De deux décennies de «libéralisation dévoyée» vers «un développement démocratiquement organisé»: Etude des cas de l’Egypte, du Maroc et de la Tunisie

FEM35-12 | Novembre 2013

Titre

« From two Decades of "Liberalisation led Astray" Towards "democratically Organised Development" ; case studies on Egypt, Morocco and Tunisia »

Par

Claude Berthomieu, Adresse-CEMAFI & Université de Nice, France

Contributeurs

Bakardhzieva Damyana, CEMAFI, Université de Nice, France Berthomieu Claude, CEMAFI, Université de Nice, France Benslimane Sarra, IHEC Carthage, Tunisie Ben Tahar Moez, IHEC Carthage, Tunisie El Ouardani Hajer, IHEC Carthage, Tunisie Essid Zied, CEMAFI, Université de Nice, France Goaied Mohammed, IHEC Carthage, Tunisie Kamar Bassem, CEMAFI, Université de Nice, France Abou Ali Hala, Faculty of Economics and Political Sciences, Cairo University, Egypt Lankaoui Latifa, Université Mohammed V-Souissi, Maroc

Résumé :

  1. L’ensemble des pays de la Méditerranée, rive Nord et rive Sud, exception faite de la Turquie, constitue aujourd’hui une des régions du monde les plus en crise, et cette crise en Europe est telle qu’elle accroît sensiblement les difficultés des pays méditerranéens et du Moyen-Orient. Certes, les « révolutions arabes », en particulier celles qui ont été observées et qui ont semblé couronnées de succès, pour les pays qui nous intéressent dans cette étude, en Tunisie et en Egypte, auxquelles il faut joindre l’évolution démocratique spécifique en cours au Maroc, ont des causes multiples, mais pour nous, économistes, les déterminants « économiques » de ces mouvements sociaux et politiques ont eu (et continuent à avoir) un rôle majeur.

Pourtant, le « Processus de Barcelone » de partenariat euro-méditerranéen avait inauguré, de façon formelle, en novembre 1995, une politique de coopération de l’Union européenne porteuse de promesses de plus de croissance et de développement, vis-à-vis de douze pays des rives Sud et Est de la Méditerranée ; cette politique avait comme contenu essentiel, outre les propositions de coopération et d’assistance au plan politique, l’instauration d’une Zone de Libre Echange (ZLE) encadrée par la mise en œuvre d’Accords d’Association devant respecter les règles de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).

L’idée de base de ces Accords et le principe du partenariat Euro-méditerranéen reposaient donc sur la même perspective que celle de la création de l’OMC : la libéralisation raisonnée des échanges commerciaux par la suppression progressive des tarifs douaniers et des contingentements, conformément aux analyses de la théorie libérale du Commerce International, serait avantageuse pour les pays des deux rives de la Méditerranée.

En particulier, les pays des rives Sud et Est, compte-tenu de leurs dotations naturelles en facteur travail et du niveau attractif de leurs salaires, étaient considérés comme en mesure de devenir rapidement compétitifs, une fois effectuée la « mise à niveau » de leurs entreprises situées dans les activités manufacturières. L’espoir mis dans l’afflux des investissements étrangers (les IDE) ainsi que dans les entrées de capitaux sous forme de prêts bancaires ou d’aides publiques devant aller aux secteurs d’activité prometteurs, constituait le point d’appui des choix politiques favorables à cette ouverture.

Cette ouverture devait entrainer une dynamisation de la croissance économique et les retombées de celle-ci (via le mécanisme du « trickle down ») devaient être bénéfiques pour tous ; en particulier, la création d’un nombre d’emplois capables d’absorber la main d’œuvre des jeunes générations arrivant de plus en plus nombreuses sur le marché du travail, était le but indirect mais attendu de cette libéralisation.

 

  1. Qu’en est-il donc, aujourd’hui, dix-sept ans « après Barcelone », des effets de ces politiques successives de libéralisation et de coopération économiques, et pourquoi faut-il s’interroger sur les « dévoiements » qui les ont accompagnées et qui sont à l’origine des « révolutions du printemps arabes» ?

Pour répondre à cette double question, il faut d’abord rappeler l’extrême fragilité de la théorie académique libérale du Commerce International : en effet, en dehors des hypothèses simplificatrices du « twoness », c’est à dire des modèles «2 ;2 ;2», deux pays, deux produits, deux facteurs, qui sont l’alpha et l’oméga de cette théorie, il est impossible de démontrer la validité analytique des quatre grands théorèmes sur lesquels elle repose (les théorèmes de Hecksher-Ohlin, Samuelson, Stolper–Samuelson et Rybczinsky) et qui sont considérés comme validant scientifiquement la doctrine libérale selon laquelle la libéralisation totale des échanges apporte le maximum de bien-être aux (habitants des) pays partenaires[1].

Il n’est donc pas surprenant que, la plupart du temps, l’ouverture ne débouche pas sur le « cercle vertueux » : {libéralisation du commerce extérieur → rééquilibrage du solde commercial via la hausse des exportations → hausse de l’emploi dans les secteurs exportateurs → augmentation des revenus distribués → hausse de la demande intérieure → hausse de l’investissement induit → hausse généralisée de l’emploi →… et ainsi de suite} prévu par la doctrine libérale.

Dès lors, il est nécessaire d’étudier au cas par cas pourquoi la « libéralisation commerciale », lorsqu’elle est mise en œuvre, réussit ou ne réussit pas ; c’est ce qui a motivé notre étude, compte tenu de l’échec relatif du « Processus de Barcelone », échec qui fait certainement partie des causes (multiples) des « révolutions » du printemps arabe.

 

  1. Le problème majeur qui affecte les trois économies de l’Egypte, du Maroc et de la Tunisie, étant celui du chômage, et notamment du chômage des jeunes, nous avons ciblé notre recherche sur les effets sur l’emploi de la libéralisation des échanges extérieurs dans les trois pays, au cours des deux dernières décennies, en procédant, dans une première étape, à trois études monographiques. Pour ce faire, nous avons analysé les conséquences du « Processus de Barcelone » sur le commerce extérieur et les « performances » des trois pays en matière de croissance et d’emploi, « avant » et « après » la mise en œuvre des Accords d’Association.

Il est apparu, si on résume à grands traits, les résultats de cette Première Partie de notre Rapport, que, loin de se résorber, les déficits commerciaux n’ont cessé de se creuser dans les trois pays, jusqu’à aujourd’hui. Ils n’ont donc pas bénéficié des bénéfices attendus de la mise en œuvre des Accords d’Association, que cette mise en œuvre ait eu lieu en 1998 (Tunisie), en 2000 (cas du Maroc) ou en 2004 (cas de l’Egypte) ; de ce fait, la croissance n’a pas été stimulée à la hausse comme attendu, ce qui s’est traduit par une hausse dans les trois pays du chômage, notamment du chômage des jeunes, des femmes et des diplômé(e)s, et cela dans le contexte d’une croissance démographique continue, même si on a observé des phénomènes intéressants de transition démographique dans la deuxième moitié des années 1990 (natalité en baisse, notamment au Maroc et en Tunisie avant l’Egypte).

En d’autres termes, la croissance n’a été inclusive ni « avant », ni « après Barcelone » malgré l’ouverture. Il est donc clair que le processus de libéralisation a été dévoyé de ses objectifs.

 

  1. Pour contrôler la crédibilité de ces constatations établies dans la première partie de notre étude, à partir de statistiques purement descriptives, et pour leur trouver des éléments analytiques d’explication, on a fait appel à l’économétrie afin d’évaluer le rôle de l’ouverture commerciale à côté des autres variables habituellement reconnues comme agissant directement sur la croissance et donc indirectement sur l’emploi si les modalités de cette croissance la rendent inclusive. Ces développements font l’objet de la deuxième partie de notre Rapport.

Cette démarche économétrique a procédé en deux étapes.

4.1.            Nous avons d’abord étudié le rôle de l’ouverture commerciale (à partir de la variable exportations) sur la dynamique de l’emploi, à côté d’autres déterminants de cette dynamique pour un ensemble de PVD ou émergents réunis dans un panel de 60 pays ayant choisi de libérer leurs relations commerciales ; dix pays de la région MENA figurent dans cet échantillon. Cette étude a mobilisé l’économétrie des panels dynamiques pour estimer les coefficients d’élasticité de l’emploi des personnes actives d’âge compris entre 24 et 65 ans, par rapport à plusieurs variables dont la technique économétrique utilisée permet d’identifier les variations comme ayant un rôle significatif sur l’accroissement de l’emploi. Les variables qui sont ressorties comme déterminantes de l’emploi sont la croissance (du Pib per capita), l’investissement, le capital humain (mesuré à partir des dépenses de santé), la productivité agricole et les exportations ; l’accès au financement (mesuré par le rapport au Pib du crédit bancaire) est apparu comme ayant un rôle ambigu : sa contribution marginale à l’emploi, estimée via une relation non linéaire (en fait « quadratique »), est positive en dessous d’un certain seuil (seuil de l’ordre de 21%) ; elle est négative au dessus. Quant au coefficient d’élasticité de l’emploi par rapport aux exportations (pour l’ensemble de l’échantillon), il est apparu comme relativement faible.

4.2.            Mais, le résultat le plus utile de cette première étape est que, dans une des spécifications économétriques testée découplant en cinq grandes régions géographiques le panel global initial de soixante pays, les coefficients d’élasticité de l’emploi par rapport au Pib obtenus pour les pays de la Région MENA ont semblé sensiblement différents de ceux obtenus pour le panel global ; cette particularité nous a incités à procéder à une étude spécifique pour cette région dans laquelle sont inclus les trois pays qui nous intéressent, étude qui a porté sur un panel réduit à dix pays[2].

Les résultats de cette étude empirique complémentaire font ressortir les spécificités des pays MENA en matière de dynamique de l’emploi. Ainsi, pour ces pays, si l’amélioration de la productivité agricole apparaît encore comme jouant un rôle significatif sur l’emploi, le signe de cette élasticité est, ici, négatif, contrairement au résultat observé pour le panel global ; il en est de même pour l’accès au financement : sa contribution marginale à l’emploi (testée sous forme linéaire) est fortement négative ; et, si on procède, comme pour l’échantillon global, au test d’une relation non linéaire, cette contribution reste négative en dessous d’un certain seuil, et positive au dessus, ce qui est le résultat exactement inverse de celui observé pour le panel complet ; on relève enfin que le coefficient d’élasticité de l’emploi par rapport à l’accroissement de l’investissement privé, s’il est positif, est très faible (il est quasiment nul).

 

  1. Face à ces résultats confirmant la spécificité des pays de la région MENA, il était indispensable d’étudier séparément la dynamique de l’emploi pour chacun des trois pays, sujets de notre étude, sur une plus longue période (en fait plus de trois décennies) englobant l’« avant » et l’« après Barcelone » ; pour ce faire, ce sont les développements les plus récents de l’économétrie des séries temporelles qui ont été mobilisés pour cet approfondissement de l’analyse.

Les résultats de ces estimations menées de façon très rigoureuse ont donné les coefficients d’élasticité suivants :

Elasticités de l’emploi par rapport aux cinq variables identifiées comme significatives

pays

PIB/cap

CapitalhumainFbcf privéeExports IDETrendConstante

 

Egypte

 

0,786

 

0,263

 0,451

  

 0,441 0,4381931983
Maroc

 

 1,191 0,0790,001    1,003

  

 0,0796,7103291
Tunisie

 

 0,134 0,677 0,004    0,283

  

 2,319ns187,41

 

La hausse du PIB par tête, c’est-à-dire la croissance, apparaît, pour l’Egypte et le Maroc, comme le premier déterminant de l’emploi mais ce n’est pas le cas pour la Tunisie ; le développement du capital humain(mesuré ici par le taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire) est le deuxième déterminant de l’emploi pour ce pays, la Tunisie, après les IDE, alors qu’il est le moins bon déterminant pour l’Egypte, pays pour lequel les trois autres déterminants (la Fbcf dans le secteur privé, les exportations et les IDE) semblent avoir une influence assez voisine. En revanche, la « Fbcf privée » semble jouer un rôle quasiment nul sur la dynamique de l’emploi au Maroc et en Tunisie. Ce pays, au contraire, devrait compter sur les IDE (et sur l’éducation, ce qui donne une idée sur le type d’IDE qui sont attirés par ce pays) pour développer les opportunités d’emploi.

Les investissements directs étrangers sont considérés, en effet, eux aussi, d’habitude, comme des déterminants de l’emploi. Nos tests vérifient cette hypothèse : les coefficients d’élasticité calculés sont significatifs et positifs pour les trois pays. Mais les ordres de grandeurs de ces coefficients estimés sont extrêmement différents : la création d’emploi en Tunisie est « cinq fois plus élastique » aux IDE qu’en Egypte et presque « trente fois plus élastique » qu’au Maroc.

Revenons, un instant, sur l’investissement privé : le fait que cet investissement apparaisse, dans cette analyse en séries temporelles, comme n’étant pas un déterminant vraiment efficace de l’emploi, joint au constat résultant de l’étude en panel effectuée pour les pays MENA, selon lequel que le crédit bancaire apparait comme ayant une influence négative sur le développement de l’emploi [sauf au delà d’un seuil relativement élevé], est révélateur de l’inadéquation des systèmes financiers, dans les trois pays, face aux besoins de financement des entreprises ; or, celles-ci qui, pour la plupart, sont des PME, pourraient être fortement créatrices d’emplois si elles arrivaient à trouver aisément à se financer.

Ce résultat met en lumière un problème structurel majeur qui est l’échec de l’investissement privé à créer assez d’emplois et donc à contribuer à une croissance inclusive robuste dans ces trois pays.

Enfin, les performances à l’exportation, cinquième déterminant de la croissance de l’emploi, si elles jouent un rôle intéressant au Maroc, ont un rôle tout à fait mineur dans le cas de la Tunisie et elles jouent un rôle mitigé dans le cas de l’Egypte.

 

Conclusion 

Pour remettre sur la bonne voie le processus de libéralisation, il apparaît qu’un ensemble de mesures de politique économique d’accompagnement sont indispensable ; celles-ci se répartissent entre des mesures à prendre à court terme (il s’agit, en quelque sorte, de mesures conjoncturelles) et des mesures plus substantielles, à savoir des mesures à portée structurelle indispensables pour rendre « inclusif », en matière d’emploi, le processus de développement ; il s’agit donc d’une véritable politique d’engagement de l’Etat à moyen et long termes.

Ces mesures sont énoncées sous forme d’un ensemble de propositions, dans les dernières pages du Rapport ; elles sont aussi reprises dans le « Policy Brief » joint au dossier.

 

[1] Dès qu’on passe à trois pays, et/ou à trois produits, ou que l’on considère qu’il y a des « facteurs (de production) spécifiques », aucun de ces « grands » théorèmes « fondateurs de la doctrine libérale » ne tient…

[2] Cet échantillon regroupe l’Algérie, l’Egypte, la Jordanie, le Liban, la Mauritanie, le Maroc, la Syrie, la Tunisie, la Turquie et le Yémen.