Med Change Makers e04 : Myriam BEN SAAD, Complexification des systèmes productifs et transition

FEMISE a récemment lancé sa nouvelle série d’entretiens «Med Change Makers».

 Les «Med Change Makers» sont des entretiens (texte et vidéo) qui permettent aux chercheurs FEMISE dynamiques d’illustrer comment leur recherche aborde une question politiquement pertinente et comment elle contribue au processus d’élaboration des politiques dans la région Euro-Méditerranéenne.

 

 

La complexification des systèmes productifs comme vecteur de transition économique dans les pays MENA et le rôle des politiques de court terme

Dr Myriam Ben Saad, Université de Toulon (LEAD), Université Paris Sorbonne, FEMISE

Entretien avec Myriam BEN SAAD, Université du Sud Toulon-Var, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, économiste FEMISE

Le FEMISE vient de publier son projet de recherche FEM42-07, « La complexification des systèmes productifs comme vecteur de transition économique dans les MENA et le rôle des politiques de court terme”, coordonné par le LEAD, Université de Toulon.

Membre de l’équipe coordonnatrice du projet, Dr. Myriam Ben Saad fait partie des chercheurs FEMISE qui participent activement aux activités du réseau. Son travail montre l’importance de la complexité économique d’un pays pour créer davantage de croissance et d’emplois et esquisse des pistes de réflexions pour l’avenir dans les pays du Sud Méditerranéen.

  1. Votre rapport traite de la question de la complexification des systèmes productifs. Pourquoi cette question est importante pour le Sud de la Méditerranée ? 

Cette question est cruciale. Nous observons de fortes disparités économiques entre les pays qui s’expliquent en grande partie par un faible niveau de complexité économique. Cette dernière est parfois l’une des principales causes pour laquelle la croissance économique est limitée en Méditerranée. La structure productive d’un pays est aussi un paramètre décisif qui explique les inégalités de développement à l’intérieur d’un pays. Enfin, la structure productive peut permettre de mieux prédire la croissance économique future. Hélas, aujourd’hui nous avons très peu d’éléments sur les modèles et rythmes de complexification des systèmes productifs des pays MENA. Notre rapport cherche à remédier à cela. Nous essayons de comprendre pourquoi certains pays restent bloqués dans la classe de complexité intermédiaire et produisons des recommandations pour leur permettre de migrer vers une classe de complexité avancée qui engendre davantage de croissance et d’emplois.

  1. Le besoin de développer des secteurs innovants se fait sentir au Sud. Quelle est selon vos résultats la meilleure façon de procéder ? Avez vous des success-stories?

Il est important de se doter de politiques commerciales appropriées pour remédier aux défaillances du marché et surtout aux échecs institutionnels qui bloquent la compétitivité des exportations. Nous préconisons donc que les pays MENA s’engagent dans une stratégie volontariste de diversification des exportations en repensant leur politique commerciale pour en faire un levier de promotion du développement industriel et de transformation structurelle.

Ces pays auraient intérêt à orienter leurs politiques vers des objectifs de développement nationaux et régionaux en améliorant la liberté économique notamment grâce à des lois de simplification administrative. Cela contribuera à l’amélioration de l’environnement des affaires en lien avec une réforme du marché du travail visant à le rendre plus flexible, transparent et compétitif (loi travail).

Aussi, le développement de secteurs innovants (le soutien à certaines start-up, aux IDE, au développement de zones franches ou de zones d’entreprises technologiques) passe notamment par une politique d’incitation fiscale. Cela me fait penser à la récente expérience d’un jeune ingénieur franco-tunisien, installé en zone franche, qui a réussi à transformer la production de sel fin en pastilles de sel. Cette transformation productive a permis non seulement une création de plusieurs emplois qualifiés et non qualifiés mais également à une meilleure dynamique et intégration de la zone.

  1. Vous soulignez le besoin de réformer l’enseignement supérieur et professionnel. Que proposez vous comme solutions concrètes ?

Une pléthore d’outils pourrait être mise en place. Notament, il s’agirait de renforcer l’adéquation des formations par rapport aux nouveaux métiers, de développer les partenariats avec les universités étrangères (notamment européennes, asiatiques ou américaines), mais aussi de développer les partenariats public/privé et utiliser le système des diplômes délocalisés professionnalisés.

  1. L’amélioration de la gestion des ressources naturelles peut-elle contribuer à favoriser la croissance et l’emploi dans les pays du Sud et comment ?

Les pays MENA disposent de grandes réserves de ressources naturelles, essentiellement non renouvelables, parmi les plus importantes au monde. Malgré une importante exploitation commerciale de ces ressources, les pays MENA demeurent l’une des régions géologiques les moins connues et visibles de la planète. S’il faut en croire les récentes découvertes de gaz et de pétrole, l’abondance de ces ressources permettrait de financer l’agenda de transformation de la région MENA. Les ressources naturelles pourraient changer la donne, si elles étaient transformées.

La transformation peut être réalisée par la mise en place d’un éventail de politiques structurelles «intelligentes » c’est à dire : utiliser les bénéfices des ressources naturelles pour diversifier l’économie et la sophistiquer, développer de zones industrielles basées sur l’avantage comparatif dans les ressources naturelles, améliorer les politiques macroéconomiques pour gérer efficacement les risques associés à la volatilité des recettes en provenance des ressources naturelles etc.

  1. D’après vous, que devraient faire les Etats du Sud par ordre de priorité afin d’accélérer ce processus de sophistication de leurs économies ?

Ces dernières années ont été des plus difficiles pour les pays MENA, vu la gravité des défis à relever par cette région. S’il est vrai que le processus de transformation structurelle est entré depuis les deux dernières décennies dans une phase de progression, force est de constater que le processus n’en est qu’à ses débuts dans la région.

  • Pour se complexifier, l’amélioration du système éducatif et de formation, est le premier défi à relever. La formation du capital humain notamment avec l’accès à l’enseignement supérieur (ingénierie) pourrait faciliter le changement structurel et la modernisation productive.
  • L’amélioration de la qualité des institutions et de la vulnérabilité économique et structurelle, est le deuxième défi à relever. Dans cette région, certains pays ont des difficultés à mettre en place des mesures visant à transformer leurs structures productives en raison d’une corruption persistante ce qui érode leurs capacités.
  • Au niveau macroéconomique, il s’agirait en premier lieu d’alléger le système d’imposition des entreprises, notamment en faveur des investisseurs locaux. Au niveau microéconomique, il s’agirait plutôt de lancer des nouveaux programmes de développement et de projets d’envergures à destination des jeunes qui travaillent dans une entreprise et qui veulent y investir.

Ainsi, les pays de la région doivent trouver des solutions collectives et non individuelles pour mener des négociations commerciales plus favorables avec leurs partenaires commerciaux européens, ou encore mieux s’ouvrir et conquérir de nouveaux marchés, particulièrement le marché africain. Pour y parvenir, cette région devra trouver des complémentarités sectorielles pour défendre la compétitivité et les valeurs de la région à l’international.

Le rapport est disponible au téléchargement en cliquant ici.

Propos recueillis par Constantin Tsakas