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FEMISE MedBRIEF 20: « L’impact à long terme des réfugiés syriens sur l’économie turque »

 

Pr. Ramon Mahia (UAM, Spain) and Pr. Ali Koc (Akdeniz University, Turkey)

La série MED BRIEF du FEMISE ambitionne de fournir une réflexion novatrice  pour la région euro-méditerranéenne. Les Policy Briefs contiennent une analyse succincte et politiquement pertinente sur d’importantes questions EuroMed et présentent aux décideurs politiques les points de vue des chercheurs et des partenaires du réseau FEMISE.

Le MED BRIEF « L’impact à long terme des réfugiés syriens sur l’économie turque », est disponible ici.

 

 

Résumé

• L’impact total sur la valeur ajoutée généré par les occupations de réfugiés syriens dans l’économie turque était estimé à 27,2 milliards de LT à la fin de 2017, soit 1,96% du PIB total de la Turquie.
 L’effet sur la production est estimé à 1,51% du PIB pour 2017. Cet impact suppose une augmentation de la production de 30,59 milliards de LT dans différents secteurs, générant une valeur ajoutée de 20,9 milliards de TL.
• L’effet sur la demande induite représente le reste de l’impact global, soit 0,45% du PIB en 2017. Cet effet implique une nouvelle production estimée à environ 11,7 milliards de TL, générant une valeur ajoutée de 6,2 milliards de TL. Cet effet est essentiellement produit par la consommation directe et les investissements de la population syrienne; l’effet direct est estimé à 0,3% du PIB pour 2017.
• Au total, l’emploi des autochtones induit par l’intégration économique syrienne (à la fois par la production et par la demande) était estimé à 132 454 personnes en 2017.
• L’impact direct de l’intégration économique syrienne est réparti de manière inégale entre différents secteurs, reflétant la présence plus ou moins importante des travailleurs syriens dans l’effet de production et les modes de consommation et d’investissement spécifiques.
• Les détails fournis par le schéma de simulation vont dans le sens voulant que l’amélioration des opportunités d’emploi pour les réfugiés en améliorant leur éducation et leurs compétences, en développant la capacité d’entreprendre et en fournissant des permis de travail dans des secteurs bien ciblés augmentera encore la contribution des réfugiés à la croissance économique.

La liste des FEMISE MED BRIEF est disponible ici.

 

Le Policy Brief a été réalisé avec l’aide financière de l’Union européenne dans le cadre du programme FEMISE. Le contenu de ce document relève de la seule responsabilité des auteurs et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant la position de l’Union européenne.

« L’impact à long terme des réfugiés syriens sur l’économie turque » (rapport FEM43-05)

Une approche entrées-sorties (ES) est utilisée pour estimer la contribution économique des réfugiés syriens liée (1) à leur accès au marché du travail turc et (2) aux nouveaux investissements générés par le capital des Syriens grâce à l’épargne réalisée dans le pays. En utilisant cette approche méthodologique, nous examinons explicitement les liens intersectoriels de l’économie turque, ce qui nous permet d’étendre la portée d’une étude d’impact classique.

 Résultats pour 2017 (impact à court terme)
L’impact total sur la valeur ajoutée généré par les occupations de réfugiés syriens dans l’économie turque était estimé à 27,2 milliards de LT à la fin de 2017, soit 1,96% du PIB total de la Turquie.
L’effet sur la production est estimé à 1,51% du PIB pour 2017. Cet impact suppose une augmentation de la production de 30,59 milliards de LT dans différents secteurs, générant une valeur ajoutée de 20,9 milliards de TL.
L’effet sur la demande induite représente le reste de l’impact global, soit 0,45% du PIB en 2017. Cet effet implique une nouvelle production estimée à environ 11,7 milliards de TL, générant une valeur ajoutée de 6,2 milliards de TL. Cet effet est essentiellement produit par la consommation directe et les investissements de la population syrienne; l’effet direct est estimé à 0,3% du PIB pour 2017.
• Au total, l’emploi des autochtones induit par l’intégration économique syrienne (à la fois par la production et par la demande) était estimé à 132 454 personnes en 2017.
L’impact direct de l’intégration économique syrienne est réparti de manière inégale entre différents secteurs, reflétant la présence plus ou moins importante des travailleurs syriens dans l’effet de production et les modes de consommation et d’investissement spécifiques.
• Les détails fournis par le schéma de simulation vont dans le sens voulant que l’amélioration des opportunités d’emploi pour les réfugiés en améliorant leur éducation et leurs compétences, en développant la capacité d’entreprendre et en fournissant des permis de travail dans des secteurs bien ciblés augmentera encore la contribution des réfugiés à la croissance économique.

Effets des réfugiés syriens sur les marchés du travail des pays hôtes du Moyen-Orient et d’Europe

Cette recherche vise à contribuer à l’évaluation de l’impact des réfugiés sur les marchés du travail et sur les économies des différents pays. La revue par pays et les résultats empiriques nous amènent à quatre principales recommandations politiques.

En ce qui concerne la majorité des pays, aucun lien n’a été trouvé entre l’afflux de réfugiés syriens et le chômage ou les salaires. Tout d’abord, nous recommandons de renforcer la tendance actuelle consistant à supprimer les obstacles spécifiques aux réfugiés sur le marché du travail.

En outre, dans les pays où le salaire minimum est élevé, des exceptions temporaires devraient être autorisées afin de promouvoir l’emploi des réfugiés.

Une autre recommandation importante est de fournir des opportunités de migration temporaire en phase avec les besoins du marché du travail et de remédier à la pénurie de main-d’œuvre dans certaines professions, telles que l’agriculture. Une enquête complémentaire est nécessaire en fonction des besoins de chaque pays.

Notre dernière recommandation consiste à offrir des possibilités et des programmes de travail temporaires ciblés, comme le font déjà certains pays européens, à la population locale susceptible d’être affectée par l’intégration des réfugiés et aux réfugiés eux-mêmes.

Migration et crise des réfugiés : les experts FEMISE débattent sur l’aube d’une nouvelle ère

Conférence Annuelle du FEMISE 2017 sur: « Migration et crise des réfugiés dans l’UE-Med: l’aube d’une ère de responsabilité partagée? »

Compte-rendus des Sessions plénières

Première Session : L’impact de la crise des réfugiés sur les relations de voisinage

Plusieurs millions de Syriens fuient leur pays depuis le début de la guerre en 2011. Les Etats riverains accueillent majoritairement ces populations, le Liban en tête. Quel sera l’impact économique de cette diaspora syrienne? Les réfugiés rentreront-ils dans leur pays une fois la paix retrouvée ? Ce sont les questions qui ont été posées lors de la première session plénière de la Conférence annuelle du FEMISE (Casablanca, 29-30 avril 2017)

Osama Kadi, FEMISE conference 2017

Dévastée par la guerre déclenchée en mars 2011, la Syrie a perdu plus de la moitié de sa population en six ans. Sur les 25 millions d’habitants que comptait le pays à la veille du conflit, 15 millions ont quitté le pays ou été tués, emprisonnés ou handicapés. « Près de 20 000 ingénieurs sont partis dès la première année de la guerre », précise Osama Kadi, président de la Task Force Economique Syrienne (SETF) dans son intervention a cette première session plénière. Les Syriens ne choisissent pas de quitter leur patrie. La guerre les a contraints à trouver refuge dans des pays voisins, à traverser la Méditerranée au péril de leur vie. 50 000 personnes sont mortes noyées en cherchant à fuir depuis 2011 dans des embarcations de fortune (présentation disponible ici).

Le pays est profondément fragmenté et l’économie a perdu son capital et ses ressources humaines. Les conditions de vie sont dévastatrices: plus de 85% de la population restante vit sous le seuil de pauvreté, la plupart des enfants ne sont pas scolarisés, l’espérance de vie a chuté de façon spectaculaire à 56 ans, l’accès aux soins de santé est difficile (le ratio médecins/population est inférieur à 1: 4000) et plus de deux millions de maisons ont été détruites. La plupart des ressources énergétiques ont été endommagées ou reprises par des groupes islamistes.

FEMISE conference 2017, Casablanca

Cependant, M. Kadi envoie un message d’espoir en parlant de la reconstruction post-conflit. Il soutient que celle-ci reposerait sur 4 piliers: la sécurité, la justice et la réconciliation, le bien-être social et économique et la gouvernance et participation. Au milieu des grands défis à relever, et en fonction de la façon dont le conflit sera résolu, il a suggéré quatre secteurs qui pourraient obtenir des retours rapides: le secteur de l’énergie, l’agriculture et les industries à forte intensité de main-d’œuvre. M. Kadi a également fournit certaines idées sur les plans de réformes à court et long terme, inspirées du «plan Marshall» qui a reconstruit l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale.

Un statut de réfugié pour rejoindre le secteur formel

Mohamed Ali Marouani, FEMISE conference 2017

Complétant ce panorama, Mohamed Ali Marouani, Professeur d’économie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne confirme les points saillants: « Nous sommes trop focalisés sur les aspects humanitaires et pas suffisamment sur les enjeux économiques. Au Liban, les réfugiés Syriens habitent dans des régions pauvres caractérisées par un taux de chômage élevé. Comment améliorer leur qualité de vie ? Si les réfugiés ne parviennent pas s’insérer dans le tissu économique, ils demeureront dans le secteur informel et ne pourront pas générer des échanges », analyse Mohamed Ali Marouani, qui plaide en faveur de leur intégration dans le marché de l’emploi formel lors de son discours sur l’impact économique de la crise syrienne sur les pays voisins et notamment le Liban (présentation disponible ici).

Le Liban figure en première ligne. Les réfugiés syriens représentent désormais 30% de la population libanaise. Il s’agit du taux de réfugiés syriens le plus élevé au monde. A titre de comparaison, ils ne représentent que 3% de la population turque. L’afflux massif de 1,2 million de Syriens pèse sur l’économie libanaise. Le pays fait face à une chute de 20% de ses exportations et à une hausse du taux de chômage.. Son analyse se concentre sur quatre impacts possibles: d’abord, l’impact du partage de la frontière avec la Syrie en tant que pays en conflit (qui aura un impact considérable sur son activité commerciale et son économie), en second lieu, l’impact de l’afflux massif de réfugiés entrés au Liban avec un besoin particulier d’accès au marché du travail, en troisième lieu, l’impact d’un cas extrême d’arrêt de l’aide et donc une dépendance totale sur le revenu généré par le travail et en quatrième, l’impact positif de l’augmentation de l’investissement par l’aide étrangère. Son analyse a montré que les coûts engendrés par la baisse du commerce (et du tourisme) au Liban sont élevés compte tenu de l’importance de ces secteurs pour l’économie libanaise. Les flux de réfugiés ont un impact négatif sur le chômage (en particulier pour les segments les plus bas de la main-d’œuvre libanaise). La croissance globale est plus élevée, mais si l’on tient compte des réfugiés, la croissance par capital serait inférieure. Cela s’explique principalement par l’impact négatif des chocs sur les investissements.

Ibrahim Ahmed ElBadawi, FEMISE conference 2017

Si la Turquie refuse de donner aux Syriens le statut de réfugiés, les privant de la citoyenneté turque, l’Égypte et le Soudan se révèlent exemplaires. « Les Syriens possèdent un emploi en Egypte. Leur intégration constitue un modèle à étudier », suggère Ibrahim Ahmed Elbadawi, président du Femise et Directeur de l’Economic Research Forum du Caire. « Les Syriens se sentent en sécurité en Égypte et développent des relations commerciales. Reste à savoir si à la fin de la guerre, ils retourneront en Syrie », s’interroge Osama Kadi. « Le patrimoine dont ils bénéficient dans le pays d’accueil déterminera leur choix. Ils ont tout perdu en Syrie.

Raed Safadi, FEMISE conference 2017

Comment les aider à retrouver la motivation de reconstruire leur pays en ruine », fait remarquer Raed Safadi lors de sa présentation intitulée « Impact of the refugees on Neighbors : the Good, the Not so Good .. and the Bad ». .Il préconise le fait que la population combinée de la Jordanie, de la Turquie et du Liban (pays voisins) représente 94 millions avec un PIB de 900 dollars; tandis que la population de l’UE est de 500 millions, avec un PIB de 18,4 billions de dollars et qu’aux USA la population est de 319 millions d’habitants avec un PIB de 17,4 billions de dollars. Il explique que l’impact des réfugiés pourrait être une aubaine à condition que ces derniers comblent les lacunes démographiques, s’intègrent au marché du travail et deviennent productifs et apportent davantage d’échanges et d’investissements bilatéraux. Les réfugiés pourraient constituer un fardeau s’ils entravent les services publics et privés, provoquent un surpeuplement et augmentent les conflits sociétaux. L’impact du conflit syrien a entraîné des défis macroéconomiques plus importants dans les pays voisins que le seul afflux de réfugiés syriens, bloquant des chaînes et des destinations à l’exportation, entravant le tourisme et engendrant l’insécurité régionale. Cependant, il existe des répercussions positives de ces réfugiés, notamment en Turquie ou 26% des entreprises nouvellement créées sont détenues par des Syriens. Dr. Safadi insiste sur la nécessité de prendre en considération à la fois l’aide humanitaire et l’assistance au développement (présentation disponible ici).

Deuxième Session: Unifier la vision méditerranéenne de la migration en faveur de la migration et des réfugiés

Si la première session plénière a mis en lumière une gestion disparate des réfugiés selon les pays d’accueil, la deuxième session plénière de la conférence du Femise, le 29 avril 2017 à Casablanca, s’est attachée à trouver des solutions concrètes pour apporter une vision commune. Trop de divergences existent entre la perception et la gestion des réfugiés au nord et au sud de la Méditerranée, freinant la mise en place d’une chaîne de solidarité. Menace pour les uns et opportunités pour les autres…

Hugo de Seabra, FEMISE conference 2017

Immigrés économiques, réfugiés politiques et libre circulation des personnes… 6 000 immigrés frappaient chaque jour aux portes de l’Europe en 2015, au plus fort de la crise. Devant l’ampleur du phénomène, les États improvisaient en apportant une réponse empirique. « L’Etat providence a exacerbé les divisions en Europe. Nous devons bâtir un terrain commun et développer une approche inclusive », plaide Hugo de Seabra de la Fondation Calouste Gulbenkian au Portugal, à l’initiative du sommet de Lisbonne de novembre 2016 sur « L’amélioration des réponses en Europe à la crise des réfugiés ». Il ajoute que pour unifier la vision Européenne il faudra des orientations stratégiques pour: créer la volonté politique pour une stratégie prospective de l’UE en matière de migration; développer un mécanisme cohérent et équitable pour gérer les flux migratoires, pour promouvoir une intégration axée sur le travail qui renforce l’appartenance sociale et mobilise l’ensemble de la société pour davantage d’inclusivité. Chacune de ces directions exigera des politiques bien conçues, élaborées dans son discours (présentation disponible ici).

Harmoniser les délais d’octroi d’asile en Europe

Pierre Vimont, FEMISE conference 2017

« Une vraie réflexion de fond doit être menée sur le partage du fardeau. Nous devons adopter une véritable politique de l’immigration avec des règles harmonisées notamment sur les délais d’octroi de l’asile entre les différents pays européens », suggère Pierre Vimont, Senior Fellow à Carnegie Europe. La crise des réfugiés a fissuré l’Europe, exacerbant les tensions et engendrant la montée du populisme. Il a fallu attendre 2015 pour que Bruxelles se décide à élaborer une stratégie sur l’immigration.

« L’Europe a cherché à reprendre le contrôle en fermant les frontières tout en essayant de convaincre les pays du sud de garder sur leur sol les immigrés en contrepartie d’un soutien économique et financier », analyse Pierre Vimont. Il ajoute : « L’Europe souhaiterait dupliquer l’accord trouvé avec la Turquie à la Libye, ce qui est impossible compte tenu de la situation politique et sociale ». Il suggère plusieurs pistes de travail : définir une politique rigoureuse, organiser une première étape en Afrique permettant d’entrer légalement en Europe et accroître le soutien financier au Liban, à la Turquie et à la Jordanie.

Pour autant, l’Europe n’a-t-elle pas amplifié le phénomène ? « 70 % des 6 millions de réfugiés syriens sont restés dans la région. L’Europe a accueilli seulement 1,3 million de réfugiés. Sur les 770 000 bénéficiaires du droit d’asile en 2016, 450 000 se trouvent en Allemagne et 35 000 en France », temporise Senén Florensa, président exécutif de l’IEMED à Barcelone.

FEMISE researchers debating, FEMISE conference 2017

Au fil du temps, depuis le début de la crise en 2011, de nouvelles routes se sont ouvertes, déplacées ou fermées. En 2016, 55% des réfugiés transitaient par la Grèce et 45% par l’Italie.
Terre d’accueil des immigrés économiques, l’Espagne a cessé d’être attractive lorsqu’elle fut frappée par la crise avec un marché de l’emploi saturé. De pays de transit, le Maroc a changé de statut pour devenir un pays d’accueil. Il souligne qu’il existe des stratégies qui se chevauchent en matière de gestion des migrations dans la région UE-Med: de la stratégie UE-27, à la stratégie 5 + 5 de l’union pour la Méditerranée, à l’IEVP et la conférence euro-africaine sur les migrations et le développement, tout ceci compliquant l’image. Il conclut en disant qu’il faut aller d’une situation «de plus en plus de développement pour moins de migration» vers «une meilleure migration pour plus de développement» et que les politiques de migration devraient être davantage connectées aux politiques de développement.

Troisième Session — Quelles actions sont encore nécessaires pour faire face à la crise des réfugiés?

Le conflit syrien constitue le plus important défi humanitaire à relever. Un exode de plus de cinq millions de Syriens installés en Égypte, en Irak, au Liban, en Jordanie et en Turquie. Les 13,5 millions qui font le choix de rester nécessitent une aide d’urgence. Les Nations Unies, à travers le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) et l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), tentent d’apporter des réponses concrètes en aidant les populations en détresse. Agir immédiatement tout en anticipant la paix, la reconstruction, le retour des réfugiés… Les intervenants de la dernière session de la conference Femise, livrent leur vision de l’avenir.

Charbel Nahas, FEMISE conference 2017

À l’issue de la guerre, les économistes envisagent plusieurs scénarios. « La guerre civile engendre des effets irréversibles. Faut-il intégrer les réfugiés syriens totalement ou partiellement dans les pays d’accueil ? Devons nous organiser leur rapatriement ? », s’interroge Charbel Nahas, économiste et ancien ministre du travail au Liban. Usure, lassitude voire même banalisation d’un conflit qui s’éternise… Alors que la guerre civile en Syrie entre dans sa septième année, les aides se raréfient. À ce jour, sur les 200 M USD nécessaires pour bâtir des abris et fournir de l’aide non alimentaire, seulement 7 M USD ont été reçus.

Une guerre civile est à la fois démobilisation et destruction des stocks de ressources. La population syrienne se retrouve brutalement excédentaire. Sa migration est un effet prévisible. L’équilibre entre le stock de population et le stock de capital se trouve rompu au Liban. Derrière le couple complémentarité ou substituabilité des travailleurs libanais (et autres résidents) et syriens se pose la question de la variable d’ajustement : adaptation du travail, de l’économie ou de la société. Des choix lourds de conséquences se posent : intégrer les Syriens, totalement, partiellement, avec des statuts différenciés, organiser leur sortie… Dans chaque cas, c’est le modèle institutionnel sociopolitique qui est redéfini et le contexte régional avec lui. Contrairement à la théorie économique pure, la taille des états compte, mais en termes de rapport de force relatifs. Le mouvement des biens n’est pas équivalent au mouvement des facteurs, des hommes et des ressources naturelles en particulier. Si vision commune il peut y avoir, elle doit être clairement politique. Le Femise peut sans aucun doute y jouer un rôle. Le Liban, pour son malheur a connu guerre civile et reconstruction avant la Syrie. L’expérience libanaise, parce qu’elle présente un cas d’adaptation extrême, doit impérativement être prise en compte.

Sophie Nennemacher, FEMISE conference 2017

« Lors du sommet de New York en septembre 2016, les pays avaient pris des engagements financiers concrets pour soutenir les pays en crise. Les États membres se sont aussi engagés à adopter en 2018 un pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulière. Ce sommet a été un échec. Nous constatons une désaffection financière des États à mobiliser des fonds pour les réfugiés. Le HCR lance un nouvel appel de fonds et tente d’inciter de nouveau les pays à soutenir les réfugiés », explique Sophie Nennemacher, agent régional de la politique de migration de l’OIM. Elle souligne également la nécéssité d’une plus grande cohérence entre action humanitaire et planification du développement pour construire une communauté de résilience (présentation disponible ici).

Pourtant, des textes protégeant les migrants en situation de vulnérabilité existent bel et bien. « La convention des Nations Unies sur les migrants a été peu ratifiée car elle confère aux migrants beaucoup de droits », explique l’experte en migrations. Elle décrit la vulnérabilité des réfugiés qui correspond à une population «en retrait». Elle fournit des détails sur les efforts de l’OIM sur ce front et sur la «matrice de suivi des déplacements» pour suivre les mouvements des personnes déplacées.

Après les sommets de New York, de Malte, Kampala accueillera mi-mai un sommet organisé à l’initiative des États de l’Union africaine.

Les scénarios de l’après-guerre

Fin septembre, les gouvernements, les représentants de la société civile et le secteur privé se retrouveront également au Caire pour tenter de dégager un consensus et d’avancer sur la question. « Les États sont appelés à faire valoir leurs idées pour défendre la cause des migrants, lutter contre la traite des humains, ouvrir des voies légales d’immigration et instaurer des axes de coopération », ajoute Sophie Nennemacher. La représentante de l’OIM précise que des outils existent pour suivre les déplacements des migrants et pour évaluer les besoins des populations (gestion des camps de réfugiés, aide sociale et psychosociale). L’expert rappelle en outre l’effet multiplicateur des aides sur la consommation et leur effet stimulant sur l’économie.

Philippe Poinsot, coordinateur des Nations Unies et représentant du PNUD au Maroc, cite l’exemple du royaume chérifien : « L’hospitalité est très ancrée dans le monde musulman. Les réfugiés bénéficient des mêmes droits que les Marocains ».

Pour un album photo de la Conférence veuillez cliquer ici

Debates, FEMISE Conference 2017, Casablanca

From left to right: Constantin Tsakas, Jala Youssef, Ibrahim ElBadawi, Patricia Augier, Maryse Louis

flag_yellow_highThis event received financial support from the European Union through the FEMISE project on “Support to Economic Research, studies and dialogues of the Euro-Mediterranean Partnership”. Any views expressed in this seminar are the sole responsibility of the speakers.

L’Europe se transforme en forteresse, or elle a besoin de main-d’œuvre

Tsakaonas« Irakiens, Syriens, Pakistanais… Ils sont des millions à avoir quitté leur pays sans perspective de retour. Un phénomène d’ampleur historique auquel l’Europe n’était pas préparée », annonce Panayotis J. Tsakonas, professeur des relations internationales, études sécuritaires et analyse de la Politique étrangère à l’université d’Egée. (Photo a gauche par Photo N.B.C)

Tsakonas2Traverser la Méditerranée devient un risque sans précédent : 3 200 hommes, femmes et enfants ont péri en mer en tentant de rejoindre les côtes en 2014. Cette même année, 219 000 migrants sont parvenus à rejoindre l’Europe sains et saufs. Ce flot d’immigrés connaît une croissance exponentielle.
En 2015, ils étaient plus d’un million dont 972 551 arrivés par la mer (818 654 en Grèce et 150 200 en Italie). Le nombre de personnes qui a péri en mer cette année est encore plus important. Pour les demandeurs d’asile, la Suède, l’Allemagne et la France arrivent en tête des destinations favorites.
Double peine pour la Grèce, qui supporte le poids de la crise économique et celui des migrants. Elle est pourtant mise au ban de l’espace Schengen. Des remarques présentées par Panayotis J. Tsakonas, Professeur des relations internationales, études sécuritaires et analyse de la Politique étrangère à l’université d’Egée lors  de son intervention lors de la session plénière de la conférence annuelle du FEMISE (13-14 Février, 2016, Athènes, Grèce)*.

Faire appliquer le Traité de Lisbonne

Que faire face à ce drame humain ? « La politique européenne vis-à-vis des immigrés clandestins s’avère inefficace. Nous assistons à la montée des partis d’extrême droite en Europe avec des gouvernements qui resserrent leurs contrôles aux frontières. L’Europe se transforme en forteresse. Aujourd’hui, la Turquie compte 2,5 millions de réfugiés. En Jordanie, ils sont 800 000, soit 1/5ème de la population. Leur intégration pose problème »,  explique Prof. Panayotis J. Tsakonas.Il rappelle que les États signataires du traité de Lisbonne doivent accepter la relocalisation des migrants au sein de l’Union européenne. Or, sur les 1,6 millions de migrants, seulement 400 000 ont été effectivement placés.

Pour une approche holistique et structurée

Tsakonas3aPanayotis J. Tsakonas préconise une approche holistique et structurée. « Nous devons élaborer une stratégie au regard de la crise des réfugiés sans chercher à résoudre les conflits dans la région. Nous n’avons pas de solution au problème », admet l’économiste grec qui entrevoit une opportunité pour l’Europe vieillissante. « Dans le cadre d’une économie globalisée, nous pouvons faire appel à 200 000 immigrés. Parmi eux se trouvent des personnes qualifiées », ajoute-t-il en se félicitant de l’attitude d’Angela Merkel.Le changement climatique pourrait exacerber le phénomène avec un flot d’immigrés croissant. Selon Panayotis J. Tsakonas, cette nouvelle menace plane sur les pays du sud. La désertification en Afrique du Nord risque d’aggraver les conflits. Réduction de la ressource hydrique, pénurie énergétique, sécurité alimentaire, catastrophes naturelles pourraient déstabiliser les États dans une région déjà si fragile. « Cela crée une interdépendance avec d’autres défis auxquels doivent faire face les pays arabes »,  conclut le professeur Tsakonas.
*Pour en savoir plus sur la conférence et l’intervention de Prof. Tsakonas intitulée : « The Migration/Refugees crisis in the Mediterranean : EU perspectives and strategies », veuillez cliquer ici.
Interview  par Nathalie Bureau du Colombier, Econostrum lors de la Conference 2016 du FEMISE, Athenes, Grece.

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Pourquoi les médecins du Moyen-Orient, du Maghreb et des pays de l’Est émigrent vers l’Europe?

Medecin-euromed2bSyriens, Libanais, Marocains, Roumains… Qui sont ces médecins qui décident de plier bagages et d’exercer en Europe ? Quelles sont leurs motivations ? Comment les pays qui assistent à cette fuite des cerveaux peuvent-ils tirer parti de cette expatriation ? FEMISE apporte des réponses à ces questions dans un rapport de recherche qui vient d’être publié sur le site FEMISE (FEM34-07).

L’attrait d’une vie meilleure, de conditions de vie satisfaisantes, d’un bon salaire, un système éducatif évolué, la proximité avec le pays d’origine… Autant de paramètres pouvant motiver des médecins du Moyen-Orient, du Maghreb et des pays de l’Est à exercer la médecine en Europe. « Les candidats au départ sont attirés par les avantages relatifs offerts par les pays de l’Union Européenne. Gagner plus leur permet d’être à l’aise et de vivre mieux. Il faut également considérer les avantages non pécuniaires, la possibilité d’évoluer professionnellement et de faire carrière », souligne Ahmed Driouchi, Professeur d’Economie à l’université Al Akhawayn, à Ifrane, au Maroc, auteur du rapport Femise.

Intitulée « Qu’apprenons nous de la nouvelle économie de l’émigration des docteurs en médecine vers l’UE : Les cas d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord », l’étude du Femise pointe du doigt une émigration à deux vitesses.

Les médecins issus du Moyen-Orient et du Maghreb ne bénéficient pas souvent d’un système d’équivalence. A leur arrivée en Europe, ils pourraient occuper des postes de moindre importance en attendant de passer les équivalences et les tests d’admission. L’entrée dans l’Union Européenne des pays de l’Est entre 2002 et 2007 a accru le champ de la mobilité en garantissant la portabilité des qualifications des professions de santé. Cette reconnaissance des diplômes de médecins, dentistes, infirmiers et autres professions de santé favorise l’émigration.

Des médecins dans les régions françaises

C’est ainsi que des médecins Roumains s’installent dans la plupart des régions françaises. Bien souvent les médecins issus des pays francophones optent pour la France ou la Belgique. Leurs homologues anglophones sont davantage attirés par la Grande-Bretagne. Après une période d’adaptation, leurs capacités intellectuelles leur permettent de s’intégrer.

Les taux d’émigration des médecins sont très élevés au Liban (19,6%) et en Syrie (17,5%). En Jordanie ils atteignent 9,9%, en Algérie 7,1%, au Maroc 6,6% et en Égypte 5,6%. Le Maroc a d’ailleurs fait l’objet d’une étude approfondie. Les chercheurs du Femise expliquent, au fil des 400 pages de l’étude, qu’il existe pour chaque pays un seuil de migration à ne pas dépasser pour éviter l’écueil de la fuite des cerveaux.

« Nous avons questionné les médecins marocains qui avaient choisi de rester dans leur pays. L’étude confirme des variables comportementales. Tout dépend de la situation personnelle des individus et de leur stratégie. Le modèle empirique démontre les avantages relatifs par les pays de destination», conclut le professeur Ahmed Driouchi.

Illustration Femise

Article de Nathalie Bureau du Colombier, Econostrum. L’article fait partie d’une série d’articles conjoints réalisés dans le cadre d’un partenariat entre Femise et Econostrum pour l’année 2012, qui alimentent également la rubrique « Grand Angle»  du site d’information Econostrum. Vous pouvez retrouver cette rubrique et toutes les informations à l’adresse suivante: www.econostrum.info. L’inscription à la newsletter d’econostrum est accessible par: http://www.econostrum.info/subscription/