Les boucles investissement intérieur ? investissement étranger et la croissance des pays méditerranéens

FEM31-20 | Septembre 2010

Titre

« The linkages between Domestic Investments and FDI, and the Growth of MEDA Countries »

Par

Marc Lautier, CEPN, Université Paris 13 et Gérard Duchene, Université Paris 12

Contributeurs

Youcef Benabdallah, CREAD, Algérie ; Jean-Raphael Chaponnière, CEPN, Université Paris 13, France ; Nassima Hamidouche, CREAD, Algérie ; François Moreau, CNAM, France ; Sonia Seghir, Faculté de sciences économiques et de gestion, Université El Manar, Tunisie ; Tharik Ramoun, Université Paris 12, France ; Samir Zouari, Université Paris 12, France

Note :

Ce rapport a été réalisé avec le soutien financier de l'Union Européenne au travers du Femise. Le contenu du rapport relève de la seule responsabilité des auteurs et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant l'opinion de l'Union Européenne.

Résumé :

Alors que la décennie 1990 a été marquée par la rapide modernisation industrielle des PECO, les pays du sud de la Méditerranée (PM), pourtant déjà largement ouverts, sont restés sur des spécialisations stables et peu sophistiquées. Mais le décrochage de la dynamique d’industrialisation et de rattrapage des PM est plus ancien. De multiples indicateurs permettent de constater qu’il date du début des années 1970. La rupture de tendance est particulièrement flagrante lorsque l’évolution des PM est comparée, par exemple, à celle des pays d’Asie du Sud Est ou « NPI2 » . En effet, en 1970, les situations initiales étaient proches et les similitudes structurelles nombreuses entre ces deux régions en développement, et les écarts apparaissaient alors plutôt à l’avantage des PM. Mais les dynamiques de développement, et en particulier les dynamiques industrielles, des deux régions divergent ensuite considérablement. Au cours de la période 1970-2000, le revenu pas habitant est multiplié par trois dans les NPI2, contre deux dans les PM, et le taux d’industrialisation double presque, alors qu’il progresse peu dans les PM (17 %).

Une variable est assez systématiquement mise en avant comme cause majeure de cette divergence : l’écart considérable des flux entrants d’IDE dans les deux régions, qui traduit un manque d’adhérence des PM à la dynamique de mondialisation.

Les NPI2 ont en effet été les grands bénéficiaires du décollage des IDE à partir des années 1980 et, en particulier, de la « multiplication internationale » du travail par l’internationalisation de la filière électronique. Ces investissements ont fortement contribué à accélérer le changement structurel et la modernisation industrielle dans l’ensemble de ces pays. Apres la rupture liée à la crise de 1998, la dynamique s’est renouvelée et élargie en Asie. L’industrie chinoise bénéficie actuellement d’une impulsion de même nature. Comparativement, les PM sont restées en marge de cette dynamique, comme plusieurs travaux du FEMISE l’ont souligné. Les indices d’IDE effectifs calculés par la CNUCED sont par exemple très inférieurs aux indices de potentiel dans la région. Le ratio des flux d’IDE /PIB se situe en moyenne à 0,83 % au cours des années 1990 (1,51 dans les PECO, 2,35 en Amérique Latine) et, en contraste avec la tendance mondiale, il diminue pour se situer autour de 0,5% en fin de période.

Dans ce contexte, cette recherche a pour objectif d’étudier les articulations entre l’investissement direct étranger (IDE) et l’investissement intérieur privé, ainsi que les causes de la faiblesse de l’investissement privé dans les pays du Sud de la Méditerranée (PM). Elle s’inscrit en référence à la fois au contexte international d’intensification de la concurrence pour attirer les IDE et au contexte régional de manque d’attractivité et d’atonie de la croissance des PM.

Les études sur l’investissement dans les PED sont concentrées très majoritairement sur les IDE, et les PM n’échappent pas à ce constat. L’originalité de cette recherche est de déplacer le centre de gravité de l’analyse vers l’investissement domestique. Récemment encore, nombre de pays attendaient surtout de l’Etat le déclenchement et l’entretien d’une dynamique longue de croissance, désormais les espoirs de développement se reposent souvent sur les IDE. Cette orientation stratégique est devenue un paradigme dominant du développement dans la nouvelle économie mondialisée. Le scepticisme à l’égard de cette approche, qui privilégie les facteurs externes sur les facteurs internes dans l’explication de la croissance, constitue un premier fondement de cette recherche. Dans un second temps, le projet s’interroge également sur les déterminants institutionnels de l’investissement domestique, transposant ainsi à la dynamique de l’économie locale des analyses qui ont été récemment appliquées à l’IDE. La littérature sur les déterminants de l’investissement privé présente en effet la particularité paradoxale d’être aussi riche sur le plan théorique que pauvre sur le plan empirique. Nous analysons donc ici, au moyen d’une méthodologie économétrique voisine de celle qui est utilisée dans la littérature, la faiblesse relative des taux d’investissement et d’épargne des PM par des variables « traditionnelles » et par des variables institutionnelles. Enfin, dans un troisième temps, deux études de cas qui portent, respectivement, sur l’Algérie et la Tunisie permettent d’approfondir l’étude de la relation entre IDE et investissement domestique, en intégrant le rôle de la rente dans les déterminants.

La première étape de ce travail consiste donc à examiner l’influence de l’investissement intérieur sur les entrées d’IDE, car une hypothèse centrale ici est que la causalité principale entre ces deux variables opère dans ce sens. Les investisseurs étrangers recherchent en effet le même environnement que celui qui a entraîné les investissements locaux, celui qui offre des perspectives de croissance et de profit suffisantes. Pourtant, les travaux spécifiques sur l’influence de l’investissement intérieur sur les entrées d’investissements étrangers sont rares et peu satisfaisants, alors qu’une telle séquence causale est cohérente avec deux des principales approches théoriques de l’IDE. Cette hypothèse est testée à l’aide d’un modèle économétrique portant sur 68 PED. Les résultats empiriques montrent que la dynamique de l’investissement intérieur exerce un effet d’entraînement significatif et particulièrement robuste sur les IDE. Ils confirment bien la tendance des investisseurs internationaux à privilégier relativement les territoires dans lesquels l’investissement local est déjà élevé. L’indicateur de la dynamique d’investissement intérieur fait partie, avec le risque pays et le stock d’IDE existant, des variables dont la capacité prédictive des entrées d’IDE est la plus forte. L’effet d’attraction de l’investissement intérieur sur l’IDE entrant est donc confirmé et robuste. L’intensité de cette relation s’accroît lorsque les opérations particulières de F&A sont exclues et que seuls les IDE « nouveaux » sont retenus. L’influence de l’investissement intérieur sur les IDE augmente également lorsqu’on s’éloigne des situations de sous-développement, qu’elles soient identifiées par une spécialisation primaire ou par un faible revenu par habitant. Ces résultats replacent au premier plan les politiques de stimulation de l’investissement intérieur et de renforcement de l’attractivité structurelle.

La seconde partie du rapport porte sur l’influence des facteurs institutionnels sur les dynamiques d’investissement dans les PED et les PM. Les institutions sont récemment apparues comme une variable économique significative et leur rôle a été souligné surtout pour expliquer les différentiels de croissance entre pays. L’investissement domestique n’a pas fait partie des thèmes que les économistes ont cherché à expliquer par les institutions. Pour explorer cette voie de recherche, un échantillon de 51 pays émergents et en développement est étudié ici. Contrairement aux autres pays, les PM se distinguent par l’absence de forte corrélation entre le taux d’investissement brut et la croissance. Par contre, l’analyse de la relation entre le taux d’IDE et la croissance du PIB suggère que l’IDE ne semble pas jouer le rôle privilégié sur la croissance qu’on lui attribue souvent. L’analyse économétrique montre surtout que, dans l’ensemble, la qualité institutionnelle a un impact significatif et positif sur l’investissement domestique. L’indicateur d’investissement domestique est régressé sur trois types de variables : des variables macroéconomiques, des variables de contrôle reflétant les caractéristiques générales des pays ; enfin, et c’est l’originalité de cette recherche, l’indicateur est régressé sur des variables institutionnelles, elles-mêmes de deux types : qualité des institutions politiques et qualité des institutions économiques, auxquelles on a ajouté un indicateur de corruption. Dans toutes les spécifications envisagées, les variables institutionnelles politiques ou économiques (les indicateurs significatifs) ont bien un impact sur l’investissement domestique : de même qu’une meilleure qualité institutionnelle engendre plus d’investissement domestique, elle engendre aussi plus de croissance et de stabilité économique. Pour résumer, un pays plus consensuel, ayant une meilleure gouvernance publique, faiblement corrompu, plus ouvert internationalement et ayant des institutions financières développées, sera, toutes choses égales par ailleurs, un pays avec un investissement national élevé. La question de politique économique que l’on peut se poser est celle de savoir quelles institutions devraient être aménagées pour favoriser, encore plus, l’investissement domestique dans les pays émergents et en développement.

Dans la troisième partie, l’étude du cas de l’Algérie offre l’opportunité de mettre en évidence la relation entre l’investissement, qu’il soit domestique ou étranger sous la forme d’IDE, et la rente pétrolière. L’analyse de la théorie de la malédiction des ressources naturelles s’oriente aujourd’hui vers le facteur institutionnel qui était un chaînon manquant dans la causalité des modèles traditionnels. Ce n’est pas l’importance des ressources naturelles qui explique par elle-même la faiblesse de la croissance dans les pays relativement bien dotés en ressources naturelles mais leur utilisation. La différence de qualité des institutions, ou plus simplement le climat des affaires, ferait la différence entre les pays qui ont su tirer profit de leurs ressources naturelles et les autres. Or, en Algérie, le choc positif des termes de l’échange, qui dure depuis quelques années, est couplé à une croissance fragile et volatile. Cette croissance n’a rien d’exceptionnelle ; son taux atteint à peine la moyenne des pays africains. Par ailleurs, elle est exogène et impulsée essentiellement par le secteur des hydrocarbures, qui se développe à la manière d’une enclave. Les politiques publiques ne parviennent donc pas à créer un relais pour la croissance dans le secteur privé, ni à attirer de manière substantielle les investissements directs étrangers. La pétrolisation des recettes budgétaires offre la possibilité à l’Etat de s’autonomiser de la société. Indépendant en ce qui concerne ses recettes, il est peu incité à amélioré sa gouvernance et la société, sous-fiscalisée, cherche peu à s’organiser pour réclamer plus de transparence dans la gestion des finances publiques. L’impôt sur le revenu, par exemple, est négligeable en Algérie (moins de 5% du revenu de l’Etat). L’écueil des institutions apparaît donc important pour le moyen terme, alors que l’investissement public est élevé. Mais ces dépenses d’équipement ont un effet très faible sur le PIB à court terme et à long terme. L’utilisation des recettes des hydrocarbures à travers l’intensification des dépenses publiques n’a pas d’effet durable sur la croissance.

Grâce à l’augmentation du prix du pétrole, l’Algérie a connu ces dernières années une aisance financière particulière. La croissance hors hydrocarbures, qui reste appréciable, ne signifie nullement que les secteurs qui la génèrent se soient autonomisés des hydrocarbures. Ils croissent grâce à la demande publique qui dans le long terme subit fatalement la volatilité des termes de l’échange. Depuis 1988, l’Algérie a engagé des réformes pour asseoir son économie sur les règles de marché. Mais les réformes des institutions ont pris du retard. Le climat des affaires continue à être désigné, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, comme un frein important à la croissance. Le défi pour l’Algérie consiste à améliorer l’efficacité de ses institutions et leur cohérence pour permettre une transformation productive de sa rente.

Enfin, le rapport se termine par une présentation statistique détaillée des investissements intérieurs et étrangers en Tunisie, qui souligne la croissance des IDE au cours des dernières années. Ils représentent actuellement 10 % des investissements productifs, génèrent le tiers des exportations et 1/6 du total des emplois. La stabilité politique et sociale, les performances économiques ainsi que l’amélioration de l’environnement des affaires, ont contribué à la réalisation de ces performances.